Le chemin
Demain, je prends le chemin ; … un jour, j'irai à Compostelle, je prendrai le chemin ; … je partirai bien sur le chemin, mais ; … le chemin, c'est quoi… ?
Combien de fois entendons-nous cela ?
Le chemin, c'est comme une maison aux fenêtres fermées et aux volets clos. Certains se renferment à l'intérieur et vivent avec une mince lueur de bougie. Ils ont froids, ils ont le sentiment d'être seuls, oubliés. Pourtant, au dehors, la lumière est magnifique, le soleil brille de tous ses feux et réchauffe l'atmosphère, les oiseaux chantent. Alors, un sentiment curieux, inattendu les envahis, et timidement, ils se dirigent vers une fenêtre, l'ouvre. Oh, juste un peu, pour voir, pour sentir. Et puis l'envie leur prend d'entrouvrir les volets, et là …, la lumière, la chaleur entre dans la maison. Tout devient alors plus clair, plus beau. Leur visage aussi s'éclaire et à son tour illumine le moindre petit espace resté dans l'ombre.
Le chemin est entré dans la maison.
Aujourd'hui, je sais que cette maison, c'est moi, mon cœur, mon âme. Je le sais car j'ai vécu cet instant merveilleux où j'ai choisi d'ouvrir une fenêtre, puis un volet. Aujourd'hui, ce sont toutes les fenêtres, tous les volets qui sont grands ouverts.
Si vous le désirez, je vais vous raconter comment cet instant est né en moi.
Un jour, j'ai décidé de partir pour Compostelle, fenêtres et volets fermés, enfermé, prisonnier à l'intérieur de moi-même. Je n'entendais rien, ou plutôt, ne voulais rien entendre. Chemin faisant, je suis arrivé à Pamplona un dimanche matin, et passant devant l'église, je rentrai. Première surprise, la déception d'arriver à la fin de l'office, mais surtout première émotion celle d'arriver au moment ou l'on se donne la Paix du Christ. Pour moi qui ne fréquentais pas l'église, cela était un moment très fort, je me sentais envahi par quelque chose, mais quoi ? Je restais deux jours à Pamplona pour me soigner les pieds, et ainsi repartais accompagné par un couple de pèlerins. Cet arrêt nous permit d'arriver à Logroño le dimanche suivant, et de nouveau, j'entrais dans la cathédrale, accompagné des mes compagnons de route.
Un moment particulier s'ensuivi. Alors que nous nous placions derrière le dernier banc, les fidèles présents en sortirent, sans se retourner et nous laissèrent la place. Nous n'étions plus que tous les trois, debout, et les fidèles avaient pris place derrière nous. Ayant, je ne sais pourquoi, pris place entre mes deux compagnons, je voyais aussi clairement que pouvais le permettre mes yeux pleins de larmes, ma mère et mon père. Ils étaient là près de moi, m'entourant, maman me souriant. Une nouvelle fois, j'étais entré pour recevoir la Paix du Christ, et mes parents étaient présents pour me la transmettre.
Quelques jours plus tard, j'étais à Grañón, et je faisais la paix en me confessant auprès du padre. Arrivée à Burgos quelques jours plus tard, où une déception qui devait devenir une grâce m'attendait. Mes compagnons ayant préféré continuer en bus jusqu'à León, me laissèrent… découverts. En réalité, ayant pris un sac trop lourd, j'avais laissé quelques affaires à Ventosa, dont mon blouson de « jean », trop lourd et mal adapté pour ce voyage, bien chaud, car même en février à cet endroit de la Roya, il faisait chaud, d'où cet abandon. Le froid revenant, mon compagnon m'avait alors généreusement prêté un de ses blousons… que je dû rendre à Burgos. Le temps avait littéralement changé et était devenu très froid. Je n'avais plus qu'un pull, vaguement épais pour continuer. Un pèlerin chercha et trouva dans l'auberge un blouson abandonné et me le donna. Ainsi, je pu rejoindre Hontanas, absolument transi de froid. Je voulais arrêter là mon chemin et rentrer.
Une « apparition » se fit alors jour dans l'escalier de l'auberge. Une femme, française de présenta à moi et me voyant en détresse, m'expliqua qu'elle faisait partie d'un groupe de seize femmes, voyageant en bus pour aller à Compostelle. Elles ne faisaient qu'une partie du chemin, ne pouvant faire plus et surtout ne pouvant porter leur sac, étant en « rémission d'un cancer ». Très gentiment, elle me proposa de profiter dus bus pour aller à la ville suivante, Castrojeritz. J'acceptais et ensemble, nous prenions le chemin que j'appelle « un mur » à la sortie de la ville. Continuant à me plaindre de tout et de rien, râlant sur ma situation, je vis une de ses compagnes, cannes anglaises suite à opération de la hanche, arriver à moins de cent mètres derrière moi en haut de ce mur. Quelle gifle ! J'entendis alors clairement que si ce n'était pour moi, que cela devait être pour elle que je devais aller jusqu'au bout, à Compostelle.
Avant de nous séparer à Fromista, cette femme me remis sa « doudoune », mon blouson de Burgos ayant très mal supporté le voyage.
La suite se fait comme dans un rêve.
Au départ, de Fromista, bien qu'ayant aperçu un homme seul, français, je décidais de partir seul vers Carrión de los Condes. Très vite, il me rejoignit et me demanda s'il pouvait se joindre à moi. Il venait de Chambéry et ne parlant pas espagnol, il avait besoin d'un contact français.
Avant, il me prévint que fatigué, il attendait qu'on le pousse dehors pour continuer. Le lendemain matin, sans faire de bruit, je fermais mon sac et glissais une paire de lunettes de vue et solaire dans le sac. Je ne revis pas ce compagnon français. Plus loin, dans la « Meseta », je voulais prendre mes lunettes… et ne les trouvais point. Ce qui quelques jours plus tôt m'aurai mis en colère, se transforma en un… « bon et bien, si cela doit faire partie du chemin, peut importe » Surprenant de ma part. J'en profitais aussi pour l'interpeler et lui demander une franche explication, comprendre ce que je faisais là. Je souhaitais ainsi, que ce que j'avais reçu jusqu'alors ne me soit pas uniquement destiné, mais que cela devait être redonné autour de moi. Un souhait venait de naître, celui d'être hospitalier.
Au fond de moi, se faisait aussi plus précis de jour en jour, celui d'arriver à Compostelle un dimanche.
Melide, un vendredi soir, 64 kilomètres avant Santiago de Compostela. À mes compagnons de chemins, rencontrés à Samos, je dis que je devais être à Santiago le surlendemain pour la messe de 10 heures. Ils me traitèrent de fou, cette distance étant trop longue pour être parcourue en une journée.
Le samedi matin, vers sept heures, je pris le chemin, et le soir vers vingt et une heures, j'arrivais à Monte del Gozo. Le dimanche matin, j'entrais dans la cathédrale par la porte des « Initiés » et appuyé sur mon bourdon, je pleurais, heureux d'être là, d'avoir pu faire ce chemin. Alors que le « Botafumeiro » jouait avec la lumière, une voix intérieure me dit clairement que je ne devais pas être ici, mais dans la nef. J'obéis à cette voix et dans la nef, j'entendis une voix, bien humaine celle-là, m'appeler par mon prénom et me dire « … Jacques, j'ai quelque chose pour toi, regardes, voilà tes lunettes »
Qu'elle émotion, de revoir celui que je ne voulais pas accompagner, celui que je voulais laisser derrière moi à Fromista. Il était là, heureux de me retrouver. Il me dit que son temps était compté, qu'il devait repartir par le bus de midi. Si je n'avais prêté attention à cette voix insistant sur mon moment précis d'arrivée, je ne l'aurais jamais revu, je ne l'aurais jamais rencontré. Il m'a fait la grâce de venir me voir, de frapper à ma fenêtre, et affectueusement m'a invité à ouvrir grandes mes fenêtres et mes volets.
Voilà le chemin, tel qu'il est, caché au fond de chacun de nous. Il nous faut simplement prendre le temps d'écouter, de regarder autour de nous, d'accepter nos erreurs.
Aujourd'hui, je repars pour le retrouver, ici ou là, sur le chemin. Je sais, je sens qu'il m'attend. C'est avec une joie profonde que je cours vers lui. Aussi ai-je un autre vœu à formuler, que vous soyez nombreux à m'accompagner, que vous soyez nombreux à le rencontrer, comme moi, que vous soyez nombreux à ressentir tout le bonheur, toute la joie à laisser entrer la Lumière et la Chaleur de son Amour.
Laissez-moi, s'il vous-plaît vous dire que je vous aime.
Jacques