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Voyage à Compostelle d'un homme de peu de foi - Jean-Claude BARBIER
Sens cachés d'un succès ?
Le succès des Chemins de Compostelle est à considérer et à analyser comme un phénomène de société dont le sens objectif dépasse les motivations personnelles de ceux qui y participent.
A travers un texte qu'il nous a transmis Jean-Claude BARBIER, Fondateur du Cercle des Auteurs de Haute-Provence, membre du comité de rédaction de la revue Verdons, auteur de dix ouvrages (guides, roman, nouvelles, récits de balades en haute Provence et surtout d'un récit sur son chemin de St-Jacques, nous livre SA vision du chemin de St-Jacques au XXIème siècle et attend les commentaires de nos Internautes.
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Un des sens historiques du pèlerinage à Compostelle
Le livre de Jean-Claude BARBIER
Un des sens premiers et historiques, au Moyen Âge, de ce pèlerinage catholique était de défendre pacifiquement la terre encore catholique d'Espagne contre les musulmans, d'assurer donc une présence massive des catholiques sur un territoire menacé de la Chrétienté et ainsi de soutenir pacifiquement la Reconquête de l'Espagne catholique sur les émirs arabes d'Andalousie. Cf. la célèbre figure de saint Jacques en matamore que l'on rencontre fréquemment à partir de la Rioja en Espagne, et l'emblème guerrier et encore actuel de l'ordre de Saint-Jacques dont la croix est une épée. Cette dimension politico-religieuse s'ajoutait aux dimensions classiques et générales d'un pèlerinage chrétien : faire pénitence, souffrir pour racheter ses fautes ou celles d'autrui, obtenir des pardons, gagner son paradis, etc...
L'émergence d'une nouvelle spiritualité
Aujourd'hui le succès de Compostelle montre un besoin de spiritualité, dans un sens très élargi, dépassant le monde chrétien. Ce pèlerinage est une réaction contre le matérialisme d'une société de consommation et de compétition, un retour éphémère aux besoins élémentaires du corps, une reconquête de soi et de sa liberté contre les aliénations modernes (boulot, famille, société) l'occasion d'une réflexion sur le sens à donner à sa vie, la recherche d'un contact vrai et tolérant avec les autres (ah! ces fameuses rencontres "profondes" et sans lendemain dont on se réjouit tant) et la redécouverte de la nature et de la ruralité. Inconsciemment porté par la nouvelle foule des pèlerins qui sont loin d'être tous croyants ou pratiquants, le message de Compostelle est une réaffirmation des valeurs chrétiennes de l'Occident, mais transformées. Car, parmi ces valeurs, c'est plus la charité et la tolérance qui s' y vivent (sous forme d'entraide, de respect, de fraternité) que la foi chrétienne. Il y a bien aussi une espérance qui s'y exprime, l'espérance, que l'utopie vécue sur le Chemin (parenthèse enchantée) se généralise sur la terre. Ainsi le "phénomène Compostelle" dépasse aujourd'hui très largement le monde chrétien qui l'a engendré. Compostelle manifeste par une pratique très concrète et très physique le renouveau de certaines valeurs chrétiennes, mais en quelque sorte déchristianisées, diluées, vidées en partie de leur contenu religieux et eschatologique traditionnel, et réduites à un humanisme sentimental, a-religieux et individualiste ("chacun fait son chemin"). Mais il y a sans doute plus que cela dans les sens cachés de Compostelle.
Esprit du Chemin, esprit des croisades ?
En effet, face à la montée (réelle et imaginaire) de l'islam et de l'islamisme en France et en Europe, se réveille, comme par hasard, sous la forme du pèlerinage à Compostelle, un vieux fond de catholicité, constitutif de l'histoire européenne, mais qui était en voie de perdition (en général on se dit croyant et non pratiquant). Aujourd'hui, un sens latent du pèlerinage est peut-être aussi à chercher comme un prolongement actuel de l'histoire politico-religieuse de l'Occident chrétien face à l'Islam. Sous ce fameux "Esprit du Chemin" (notion fourre-tout, vague et subjective mais ressentie par tous les participants comme un moteur de participation et de récidive), se cacherait l'esprit des croisades, un esprit de reconquête d'une identité chrétienne occidentale ressentie comme menacée (cf. la symbolique loi anti-minaret en Suisse, et la montée des extrêmes-droites en Europe). Certains musulmans ne s'y sont pas trompés et ont réagi en inscrivant, comme j'ai pu le constater en 2006, le nom d'Allah à plusieurs reprises sur la terrible piste jaune bétonnée entre Villafranca del Bierzo et Trabadello, entre Leon et Gallice. Les voyages successifs des papes à Compostelle s'inscriraient dans cette logique, et d'autant plus celui du dernier, Benoit XVI, arborant, à cette occasion et à la différence de Jean-Paul II, l'épée/croix de l'Ordre de saint-Jacques, sur sa cape de pèlerin. Compostelle représenterait alors la réaction de l'Europe face à la montée de l'Islam et l'expression symbolique d'un désir de reconquête. Les significations spirituelles et humanistes du pèlerinage sont souvent explicitées et mises en valeur, tandis que la dimension de réaffirmation de l'identité chrétienne européenne face à la montée de l'islam n'est à mon sens jamais énoncée, et surtout pas par les participants au pèlerinage qui au contraire récusent cette interprétation, quand on la formule, au nom de la paix religieuse. J'en ai fait l'expérience au soir des discussions dans les albergues.
Une pratique paradoxale
Le paradoxe alors n'est-il pas que l'on ressuscite objectivement, par cette conduite de masse, même si elle est en partie vidée de son sens historique et traditionnel, sans le savoir et en toute bonne foi, une bonne vieille pratique de lutte religieuse, alors même que l'on croit participer à une dynamique générale de tolérance et de paix ? (cf. Compostelle comme "itinéraire culturel européen !) Certes, cette signification politico-religieuse et ce paradoxe n'épuisent pas les raisons du succès actuel de Compostelle mais ils en constituent une part d'autant plus importante qu'elle n'est à ma connaissance jamais explicitée. Il sera intéressant de voir si le relais qui est train de se prendre sur le chemin de Rome, nommé voie francigène, est promis au même succès. J'en doute, car il est idéologiquement beaucoup plus marqué. Rome et la papauté ne feront pas recette comme Compostelle qui exprime davantage l'émergence d'une nouvelle spiritualité, individuelle, tolérante et sans église. Jean-Claude Barbier auteur de "Voyage à Compostelle d'un homme de peu de foi", 2008,
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