Emporter ou non son téléphone portable ?

Si certains ne se la posent même pas, dans un sens comme dans l’autre, la question tourmente bien des pèlerins, et mérite en tout cas de se la poser / peser si l’on n’a pas déjà sa propre réponse (que je ne prétends pas donner tant les situations de chacun sont particulières).

Ste ClaireJ’omettrai toutefois d’emblée l’utilité perpétuelle du téléphone pour retrouver ses copains et copines de chemin: “Téoù ? Dans quel bar ? On va dans quel resto ce soir ? Attends moi, je vais forcer un peu l’étape aujourd’hui pour te retrouver, dans quelle auberge ?” Après tout, les simples églises sont autant de relais fixes pour se retrouver aussi le soir, entre anciens et nouveaux frères et sœurs du Chemin. Même fermées elles peuvent être des lieux ouverts à la rencontre et à la communion, sans que le téléphone opère le “tri sélectif” de nos retrouvailles.

Première évidence, des millions de pèlerins sont déjà arrivés à St Jacques (ou Rome, Jérusalem…) sans portable, et en sont aussi revenus, même avant l’ère du téléphone fixe, et dans des conditions autrement plus périlleuses qu’aujourd’hui. Ils n’en étaient que plus légers. Simplement, ils étaient “confiés”, c’est-à-dire qu’ils partaient en confiance, et leurs proches savaient qu’ils ne seraient plus pour longtemps en union “que” par la prière.

Mais faut-il dire “que” justement ? L’absence de “je t’appellerai tous les soirs” est-elle une restriction, ou au contraire un élargissement, une plus vaste ouverture et communion ? L’occasion de développer autrement la soif de l’autre, de le découvrir aussi dans son absence confiante plutôt que dans sa continuelle présence rassurante ?

Et surtout l’inévitable et nécessaire arrachement à ses proches, à ses activités, à ses rendez-vous et urgences, qui s’opère bon gré – mal gré dans les premiers jours du cheminement (d’où l’intérêt de partir le plus longtemps possible pour éviter d’avoir à repasser par cette étape douloureuse chaque année), cet arrachement qui devient vite détachement est le meilleur Chemin vers l’Autre, Dieu pour le nommer, qui heureusement lui n’a pas de portable (sinon il serait paradoxalement injoignable !). Dieu est un courant d’air qui ne peut que rejoindre le marcheur au grand air, pas dans le brouillard des ondes et des soucis. Il ne peut que s’infiltrer dans nos failles, nos vides. Il a la voix faible à force d’essayer de se faire entendre et ne peut donc être perçu que dans nos silences.

Mais bon, d’accord, oui mais, il y a aussi la sécurité, les urgences (j’hésite à mettre des guillemets tant des fois les urgences doivent être relativisées sur le chemin), les “au cas où”, les “si je n’ai pas besoin d’appeler je dois pouvoir rester joignable”, etc. Tous ces boulets qui font que l’on traine pesamment le monde d’avant sur notre chemin de très lente déconnexion, de très lent désencombrement. Et là il est vrai que le téléphone peut soulager ce poids, au moins psychologiquement ou dans l’illusion. Après tout, la sécurité n’est jamais très loin. Pour ce qui est d’appeler dans le besoin il y aura toujours quelqu’un qui sera prêt à prêter son téléphone comme on offre volontiers un verre d’eau à qui a soif. Et pour ce qui est de recevoir des appels, en groupe on peut aussi concevoir qu’une seule personne à tour de rôle “garde” le précieux téléphone, déchargeant ainsi les autres pour la journée. Ou consulter sa boite vocale à distance de temps à autre; après tout elles sont là-bas pour çà.

Et puis le smartphone c’est vachement pratique, c’est vrai. On peut y mettre son topo-guide (200 g de papier en moins), ses cartes (pour contempler le paysage à une autre échelle et vérifier qu’on est bien sur LE chemin), ses musiques (au cas où le silence deviendrait vraiment pesant et la présence des autres vraiment trop bruyante), ses photos (adieu les tonnes de pellicules à développer au retour, on peut désormais revoir le chemin parcouru le soir même à l’étape et mettre instantanément son compagnon de marche dans la boite à souvenirs). Vivement la crédenciale électronique qu’on signe électroniquement grâce aux flash-codes à l’entrée de chaque refuge (15 g de support papier en moins et une conservation optimale qui relèguera aux oubliettes les vieux accordéons délavés qui ont affronté pluie, sueur, tampons baveurs et lave-linges, quand ce n’est pas l’oubli pur et simple de leur maître…). Enfin et surtout le téléphone a aussi la fonction réveil intégrée, avec une multitude de sonneries originales qui feront le bonheur répété de nos compagnons de dortoir les plus fatigués !

Mais finalement l’idée d’une solution intermédiaire (n’en déplaise aux extrémistes du “on n’est plus dans le monde” ou du “on est quand même dans le monde !”) m’est venue d’une pèlerine accueillie hier sur le chemin d’Assise, et mérite d’être partagée.

Si le chemin est une mise en mode silence, et si L.M. a longtemps retourné la question dans sa tête, elle a choisi de garder le téléphone (notamment pour rassurer les proches qui eux ne peuvent encore comprendre, et pour le topo guide dessus, qu’elle consulte d’ailleurs fort peu, ce qui lui vaut plein de découvertes inattendues). Mais avec un nouveau numéro juste pour les urgences et… recevoir les intentions de prière confiées par celles et ceux qui la suivent spirituellement !

De l’art de mettre les moyens au service du cheminement et de se détacher des liens qui nous retiennent ! Souci de légèreté pour alléger ceux qui n’ont peut-être pas les moyens de cet allègement, et les porter vers celui qui est toute Ouïe ! Et de s’alléger, allègre, à l’allégresse, il n’y a que quelques petits pas… vite franchis, j’en suis témoin !

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Publié dans Vie sur le chemin