Méditation avec les pénitents de Saugue

… Au coeur de la veillée pascale, après avoir célébré le feu, proclamé la Résurrection, écouté des, récits de l’Histoire du Salut de l’Humanité, et célébré l’eau qui régénère, l’Église a l’audace de chanter « Cette nuit très sainte où le Christ notre Pâque a été immolé. » La Pâque immolée le jour de la Résurrection A-t-on assez mesuré la portée de cette proclamation ?
« Vous n’avez pas pu veiller une heure avec moi». C’est le douloureux reproche de Jésus à ses disciples. Depuis les débuts du christianisme, le soir du Jeudi-Saint, des chrétiens de tous lieux et de tous temps ont voulu veiller une heure avec le, Christ. LOccident a institué liturgiquement cette démarche en invitant les fidèles à prier au «reposoir». Voilà encore un paradoxe, c’est devant un «reposoir» que l’on évoque une agonie qui ne fut pas reposante. «Non pas ma volonté, mais ta volonté» dit Jésus à son Père au cours de ces moments décisifs. Voilà le repos qui nous est suggéré devant le reposoir; celui que l’on peut prendre auprès du Père, à tout moment, et sans doute aux heures les plus difficiles, dans la confiance.

« Allons, sortons d’ici» avait dit Jésus en se rendant au lieu où il allait être trahi. C’est ce que nous invitent à faire les Pénitents. Nous ne nous assoupirons pas devant le reposoir. Lheure est cruciale puisque «le Fils de l’Homme va être livré aux mains des pécheurs». Les pécheurs, ce ne sont pas quelques romains, scribes et chefs des prêtres du premier siècle de notre ère; nous-mêmes sommes ces pécheurs. Les Pénitents nous le rappellent en nous invitant à «la pénitence»; ils nous invitent à nous tourner vers le Père et à l’implorer avec les mots du publicain, repris par toute la tradition chrétienne: «Aie pitié de nous Seigneur». Ainsi s’élève, dans une grande simplicité, un implorant et inoubliable «Miserere nostri Domine, Domine miserere nostri », repris tout au long de la procession.

Comment comprendre cette procession? Ce n’est manifestement pas une reconstitution de la Passion, ni un jeu scénique, ni un chemin de Croix, ni une pénitence collective, même si on peut y retrouver un peu de tout cela. Que se passe-t-il exactement?

Pour nous inviter à veiller une heure, les énitents ont trouvé ce moyen digne du rand génie de la mystique populaire:

mettre sous nos yeux des signes de la Passion du Christ. Ces signes trouvent un écho dans nos mémoires. Pas de mise en scène spectaculaire, mais une humble dévotion aux «instruments» de cette Passion, entoués d’un respect émouvant. Si l’on sait regarder, c’est une extraordinaire méditation qui nous est proposée dans une rès grande simplicité. Les pieds sont nus! non pas d’abord par ascèse héroïque, mais pour marquer la vénération du porteur à ce qu’il porte. Les visages sont dissimulés! non pas pour réveiller d’obscures terreurs secrètes, mais par effacement modeste devant ce qui est montré. Les vêtements quotidiens sont recouverts d’une enue. d’un blanc immaculé, soigneusement repassée, comme si déjà le printemps pascal était là, dans notre nuit incertaine. En tête du cortège, la croix est voilée, avec le même blanc de la joie; le moment de montrer le Christ élevé de terre n’est pas encore venu. Cette croix sera la seule que nous verrons dressée; saluons-la déjà comme le signe de l’amour de Dieu et de l’espérance des hommes. «O Crux ave! Salut, ô Croix, notre unique espérance!».

Pénitents de SauguesLes instruments la Passion ont été soigneusement répertoriés. Relisons les Évangiles pour y retrouver la bourse aux trente deniers de la trahison, les glaives et les bâtons de l’arrestation, le coq du reniement, le fouet et la couronne d’épines de la torture, le manteau pourpre de la dérision, la cruche et l’écuelle de celui qui s’en lave les mains, les clous et le marteau de la crucifixion, l’écriteau «INRI» de la proclamation dans les trois langues de l’univers connu, la tunique tirée au sort et les dés du dénuement, l’éponge pour la boisson de myrrhe vinaigrée, la lance pour ouvrir le côté, et le soleil et la lune car tout le cosmos a été touché par l’événement. Audelà des récits évangéliques, on a aussi cherché dans les textes de piété: la Sainte Face restée sur le voile de la compatissante Véronique, les tenailles et l’échelle pour la descente de croix.

Plus solennellement présentée, voici la colonne de la flagellation portée par le premier des trois Pénitents habillés de rouge, le premier à évoquer ainsi le sang versé pour le salut du monde. II avance courbé et lié, fléchissant le genou à chaque pas.

Au coeur du cortège, voici le cœur du mystère. Évocation de l’agonie du Christ à Gethsémani, c’est certain, mais sans aucun doute plus que cela. Ils passent pourtant presque inaperçus ces trois Pénitents blancs. Celui du centre, mains gantées de blanc par respect, élève le calice au-dessus de sa tête. Déjà Mdise permettait à son camp de gagner, chaque fois qu’il élevait les mains vers Dieu. Et, comme Mdise assisté par deux proches qui lui soutenaient les coudes, ce pénitent est aidé par deux autres dont l’un élève aussi la patène. Le calice et la patène nous renvoient à l’Eucharistie. «Quand nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous célébrons le mystère de la foi». Voilà pourquoi il s’agit bien du foyer de la procession, puisqu’il s’agit du sacrement central de la vie chrétienne.

Enfin voici la grande croix: elle est portée par les deux autres Pénitents rouges, mais c’est tout un groupe qui l’entoure et qui la sert. Avec beaucoup d’attention, un Pénitent guide les mouvements de la croix et des deux hommes qui doivent se mouvoir en un accord harmonieux et délicat. Car c’est un étrange mouvement que cette croix dessine. La marche courbée, en fléchissant le genou, lui imprime un balancement rythmé, comme un bercement ou comme une danse sacrée. «J’ai joué de la flûte et vous n’avez pas dansé», nous dit Jésus. Nous voudrions bien danser pour lui et avec lui, mais comment? Jésus maître de danse ne paraît pas un titre traditionnel de la théologie! Quant à porter sa croix, nous y voyons tellement une soumission inacceptable à la souffrance. Et si les Pénitents nous invitaient à comprendre les choses autrement: porter sa croix c’est peut-être danser sa vie, avec ses peines et ses joies! « Pour me suivre il faut que vous portiez votre croix».

Tel un navire, la confrérie se fraie lentement un passage et impose le respect; puis le gris de la foule se referme sur le groupe des hommes vêtus du blanc de l’espérance. Piétinement pieux des uns qui cherchent à suivre, propos familiers des autres qui se retrouvent, se saluent, commentent ce qu’ils ont vu, se pressent vers les grenouilles, se précipitent voir ailleurs. La confusion de nos quotidiens reprend vite ses droits. Pourtant si l’on regarde bien la croix émerge au-dessus des têtes. Son bras levé tel un mât de voilier, est encore signe dansant d’un ralliement toujours possible de ceux, nombreux, qui ont envie d’accompagner les Pénitents.

Une question surgit: Et Marie? Rien ne semble l’évoquer dans ce cortège! Comment se fait-il que le catholicisme populaire, suspecté d’en faire toujours un peu trop vis-à-vis de la Mère de Dieu, n’ait pas prévu une statue, un objet, pouvant évoquer sa présence au pied de la croix? Par cette discrétion, les Pénitents nous enseignent peut-être encore quelque chose. Marie est présente puisque l’on répète inlassablement cette strophe du Stabat Mater paraphrasant l’Évangile: «Elle est debout près de la Croix, seule au plus haut de sa douleur, regardant son Dieu qui meurt. » Mais Marie est peut-être encore plus présente à travers l’Église que nous constituons avec les Pénitents, et dont elle est la figure théologique. Nous, incroyants et mal-croyants, grâce aux Pénitents et à travers l’Église, sommes debout près de la croix.

Le parcours des rues s’achève dans l’église. La communauté se resserre autour de la croix, qui n’est toujours pas dressée. Demain l’arbre de vie reverdira: il s’élancera vers le ciel. Aujourd’hui nous sommes encore dans la vénération empreinte de regrets et de joie. « Quand ai-je été Judas trahissant? Quand ai-je été Pierre reniant? Quand ai-je été un disciple m’enfuyant?» Mais aussi, «quand ai-je été Jean restant debout lui aussi?» Le folklore a décidément, et depuis longtemps, fait vite place à autre chose. Et, en cet instant, il a fait place à une interrogation de chacune de nos vies. «J’étais nu, malade, en prison… » Aussi, c’est dans une grandiose simplicité que chacun s’avance vers la croix pour la vénérer. « Vexilla Regis… » chantent les Pénitents. Létendard du Roi s’avance, voici que resplendit le mystère de la croix, où la Vie a subi la mort, et par sa mort, rendu la vie. «Aujourd’hui, Dieu nous a libérés de l’esclavage. » Dans cet aujourd’hui de Dieu, quelle voix, intérieure ou extérieure, pourra répondre à nos interrogations? Les Pénitents ont au moins l’immense mérite de nous permettre de formuler les questions fondamentales que l’on a peu l’occasion de se poser. Entre autres celle-ci: « Pourquoi la croix?»

La procession repart, dernière étape silencieuse, et presque solitaire, jusqu’à la chapelle. Les objets présentés à la vénération publique rejoignent leur place, lourde croix, posée sur le flanc, à gauche du chœur, poteau de la flagellation appuyé à droite, calice et patène sur l’autel, prêts pour le sacrifice de l’agneau immolé et le repas pascal partagé. Les Pénitents, qui ont prêté leur corps à la méditation en mouvement, sont à genoux sur les marches de l’autel. Face à eux et face à nous l’admirable retable attribué à Vanneau montre Marie dans la majesté de son Assomption, figure de l’Église glorifiée, anticipation de ce qui nous est promis. Alors, comme sous les voûtes des monastères à la fin de chaque jour, le Salve Regina retentit, prélude à la symphonie silencieuse de la nuit. La procession est finie, mais nous ne sommes qu’au début de la célébration du mystère de la Pâque. Avec Louis Arnargier, souvenons-nous que «Demain, demain les cloches sonneront la joie de la Résurrection. Demain, demain le printemps fleurira dans la vie et l’amour dans cet Alléluia». (La Chanson du Gévaudan, 1951).

M. Beceuil

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Publié dans Eclairages spirituels -