Emile, du pèlerin à l’accueillant…

Comme tant d’autres pèlerins de Compostelle, Emile Laurent, de Belgique a choisi un après-chemin d’accueillant. Au sein de son association belge puis à l’accueil francophone à Santiago. Emile a témoigné de son parcours à la revue jacquaire Le Pecten en décembre 2020. Voici cet article signé Pierre Genin. Merci à lui.

En 2013, un peu dans le trou de sa vie, Emile se demande s’il a la capacité d’affronter un effort physique exigeant. Il part sur Saint-Jacques à partir de Biarritz pour 860 kilomètres de pèlerinage à pied. Bel exploit sportif en perspective… Il ne trouve « rien, aucun sens à sa démarche » sinon de la flotte. A Deba, il est bloqué dans le village pour cause de pluie toujours. Il loge à l’auberge. Douche, lessive, repos.

« Le Christ me regardait ! »

Emile entre dans l’église pour assister à une messe déjà en cours. Et là, chose mystérieuse, le Christ de l’exposition le suit de son regard au fur et à mesure qu’il se déplace. « Plus j’avançais, plus j’avais l’impression qu’il me voyait et me regardait. Ce fait m’a suivi, poursuivi au-delà de la messe terminée. J’ai alors seulement commencé à comprendre pourquoi j’étais sur ce chemin. » Saint Jacques a dû vivre pareille expérience lui qui, au bord du lac, s’entend dire par le Christ : « Viens ! Vois et suis-moi ! » Lors de la transfiguration, le même saint Jacques entend la Voix dire à propos de Jésus : « Celui-ci est mon fils bien-aimé ! ».

Emile Laurent.

Emile commence à comprendre, par assimilation, qu’il est comme le fils bien-aimé de Dieu ! Il vit une expérience d’ouverture à la Transcendance tout à fait interpellante sinon mystique… « N’aie pas peur, laisse-toi regarder par le Christ. Laisse-toi regarder car Il t’aime. » (1) Saint Jacques aurait-il poussé Emile à partir sur le chemin pour retrouver Jésus, laissé de côté tout un temps de sa vie ? Ce qui est certain, c’est que cet épisode changera radicalement le cours de la vie d’Emile. Le chemin de Saint-Jacques n’est-il pas un chemin de transformation ?

« Rendre la pareille »

Comme conséquence à son pèlerinage, Emile entre au Conseil d’Administration des Amis de saint Jacques, en 2014. Ayant tellement reçu en cours de route, Emile estime qu’il doit rendre, en retour, la pareille. Il y est entré, non pas pour parader, mais pour être au service des pèlerins de saint Jacques. Ce sera sa façon d’aider les pèlerins qui seront bientôt en chemin. Il se voit confier la délivrance des crédenciales. Il accueille les pèlerins le mieux possible au point qu’il devient un « accueillant ». Son rôle, il le comprend vite, est de devenir l’accueillant des pèlerins. Avec humilité ! Avec idéal !

Oui, Emile délivre les crédenciales. Mais il fait plus que cela : il écoute attentivement le pèlerin qui se présente à lui, il discute, il échange, il partage le plus authentique de lui-même et donc il s’engage vis-à-vis des pèlerins en partance. Il répond aussi aux questions concrètes, basiques ; bref, il cause peut-être plus qu’il ne faut. Toutes ces rencontres se terminent toujours par l’éternel « Buen camino ! » tant entendus et échangés par les pèlerins sur les chemins.

A force d’écouter les pèlerins, Emile, attrape des fourmis dans les jambes et repartirait bien avec eux. Il apprécie les yeux des pèlerins qui pétillent échangeant avec lui au sujet de leur futur projet de mise en route vers Compostelle. C’est le cœur et l’esprit qui parlent. Ultreia ! Des rencontres au sommet ! « Ecouter des gens passionnés donne de l’énergie. »1

Marcheur de la foi

Emile sait que l’entreprise que les pèlerins entament bientôt, jamais ne se terminera car après l’ultreia – l’arrivée à Saint-Jacques -, il y a encore et toujours l’esuseia, c’est-à-dire la montée incessante et jamais finie vers Dieu, montée qui s’apparente alors en une belle expérience de communion avec le Tout Autre qui s’appelle Dieu. Le marcheur de la foi commence alors la troisième partie de son pèlerinage – après la préparation et la réalisation – en entamant son « après-pèlerinage » !

D’orgueilleux qu’il était parfois, l’humble pèlerin, travaillé par le chemin, de par sa démarche, demande de l’aide au Bon Dieu et pour cela, le pèlerin possède une arme secrète qui l’aidera à assumer la suite de son pèlerinage. C’est le fameux « Et Deus adjuva nos ». Que Dieu lui-même aide le pèlerin au-delà du pèlerinage terminé, à vivre au mieux le retour à une vie plus « normale », plus habituelle voire routinière, moins exceptionnelle, moins extraordinaire. Le pèlerin comprend alors qu’il peut encore être et rester pèlerin bien au-delà de son expérience pèlerine terminée.

« Chaque hôte est un cadeau dès qu’il franchit le seuil.

Parfois en confidence. Toujours en confiance.

La porte s’ouvre… voici un nouvel être-cadeau, une à-venture nouvelle. » (2)

S’il délivre les crédenciales, Emile participe aussi activement à l’accueil des pèlerins francophones à Compostelle, quinze jours par an. Il y est déjà allé trois fois… Et là, il accueille les pèlerins de langue française qui viennent de terminer leur pèlerinage et qui ont besoin de parler avec un cœur bienveillant et une oreille attentive. Et Emile sait qu’écouter lui est un effort qu’il ne sous-estime pas. Ainsi comprend-il que c’est l’autre, le pèlerin riche de son expérience indélébile, qui est devenu le plus important, c’est l’autre qui a des choses à dire. Emile passe alors, autant que possible, en toute modestie, au second plan. Il s’ouvre à ce que l’autre lui dit, veut bien lui dire. Avec humilité.

A l’écoute à Santiago

L’accueillant doit beaucoup écouter. Ses propres soucis mis en arrière-plan, il est disponible pour écouter les pèlerins, pour parler le minimum tout en étant capable de soutenir un vrai dialogue en profondeur où l’accueilli se livre un tant soit peu. Lors de ces rencontres vraies, l’accueillant doit aussi être capable de gérer un groupe qui désire partager entre deux, cinq ou 10 personnes selon les jours. Et Emile écoute ! Il évite de parler trop et trop vite ! Il ne veut pas couper les éventuelles confidences. En écoutant intensément, Emile fait œuvre utile car le pèlerin, à force de mettre des paroles et des mots sur son vécu pèlerin, comprend mieux l’expérience qui va tellement changer sa vie. La voix à l’intérieur de son cœur lui dit : « Ecoute plus ! Ecoute mieux ! Encore ! » Il ne juge pas ! Il respecte l’autre tel qu’il est ! Tel qu’il a vécu son pèlerinage. Là aussi, la devise de l’Association l’aide ! « A chacun son chemin ! » Et puis, « qui suis-je pour juger » celui qui vient tout aussi humblement à ma rencontre, ajouterait le Pape François ? Et Emile invite les pèlerins à assumer, avec force et courage, le retour à la maison, au boulot, bref, à leur propre vie.

Les secrets d’Emile

Et Emile, en tant qu’accueillant, me confie, en guise de cerise sur le gâteau, le secret et la clé des principes de toute sa démarche auprès des accueillis.

1. L’écoute ! Encore l’écoute ! Toujours l’écoute ! 2. L’humilité tellement nécessaire pour être le mieux possible au service des accueillis qui se présentent. 3. L’empathie qui permet de partager en profondeur le vécu de l’autre en se mettant un peu à sa place et dans sa peau. 4. La connaissance-compétence au sujet de saint Jacques et du mystère du pèlerinage dans sa globalité… afin d’être témoin de sa propre expérience et de répondre ainsi au mieux aux questions posées. Oui, vraiment, accueillir est tout un art…

Ultreia ! Esuseia ! Emile… Merci ! Et que le Bon Dieu t’y aide ! Et bonne continuation sur ton chemin de vie… Et merci de ton accueil.  Une réelle joie !

Témoignage recueilli par Pierre GENIN

 

(1)de Fooz Sébastien, Partir chez soi, Changer de regard, s’ouvrir à l’inattendu, Racine, 2019, p. 68.

(2) Anne, Lettre de la Pairelle, 3ème trimestre, p. 2, 2019.

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Publié dans Témoignages