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Les marcheurs de l’Espérance

4 octobre 2022 | En chemin

Les marcheurs de l'espérance

Les Marcheurs de l’Espérance : de la rue sans issue à l’infini du Chemin

Elle en a vu passer des pèlerins la petite ville de Navarrenx ! Depuis plus de mille ans, ils convergent vers la cité médiévale. Ici, nous sommes au pied des Pyrénées. A l’Est, le Somport, à l’Ouest, Roncevaux, les portes de l’Espagne. Quant à moi, curé de la ville, je perpétue la tradition de l’accueil pérégrin depuis mon arrivée en 2012.  

Nous en avons connu bien des pèlerins, mais, quand en 2016, par un après-midi d’été, un groupe de marseillais a frappé à ma porte, je n’avais encore jamais vu ça. Devant la maison, ils étaient une bonne vingtaine : certains avec la guitare sur le dos, d’autres avec un chien, une autre en fauteuil roulant, une autre boitillant. « Nous sommes les marcheurs de l’Espérance » me dit Kim. « Nous marchons dix jours par an. Dans quelques années nous comptons arriver à Compostelle. Mais venez manger avec nous ce soir, nous vous raconterons tout ça ». J’étais libre ce soir-là, alors je les ai suivis, intrigué par cette étrange caravane. Quand le repas fut prêt, j’ai pris place au milieu d’eux. Autour de moi, il y avait Bruno, Marie, Kamel, Jean-Marc, Mustapha, Victor, Lydie, Pierrette… Avant leur départ, peu d’entre eux étaient entrés dans une église : athées, chrétiens sans croyance, musulmans sans religion, mais je percevais en eux comme une vraie soif spirituelle.

Tour à tour, ils se sont racontés. Ils étaient de Marseille ou d’Avignon. Longtemps, la rue avait été leur domicile. Ils avaient dégringolé, avaient trainé de gites en foyers, puis de la rue à la rue. Des déchirures, des vies parties en jachère. Un mot revenait souvent dans leur bouche : seul. 


« Ce chemin, c’est un remède à toutes mes angoisses. Chaque jour, je prends 
une goutte de ce remède prescrit par le Seigneur ». Mustapha

« J’étais seul, perdu dans la grande ville, un type que les passants ne voyaient même plus. Puis, un soir de maraude, Alexandre et Jean-Marc du Secours Catholique, qui s’approchent et nous lancent une invitation un peu farfelue : partir à pied dix jours par an sur les chemins jusqu’à rejoindre Compostelle, au fin fond de la Galice. Rien à perdre, alors on est parti ! »

Ce soir-là, je rentrai chez moi, bouleversé par l’image de ces gars et de ces filles qui avaient redressé la barre de leur bateau à la dérive, qui avaient retrouvé de l’amitié et s’étaient ouverts à la beauté, sur les chemins de Saint Jacques. J’ai alors repensé aux mots de Jésus « Allez sur les places et dans les rues, tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce : les pauvres, les boiteux, les estropiés…. ». Et le lendemain matin, au moment du départ, je leur fis cette promesse : dès l’an prochain, on fera la route ensemble jusqu’à Compostelle. 

C’est ainsi qu’en août 2017, j’ai mis la clé sous la porte du presbytère, et nous voilà quittant  Navarrenx pour dix jours de pèlerinage vers l’Espagne. Ce fut le début de cinq années d’une aventure humaine, spirituelle, rare, jusqu’à aujourd’hui, 14 juin où nous avons atteint Santiago.

Lorsque je repense à ces cinquante jours sur le Chemin, mille souvenirs défilent : histoires de vies, histoires de guérisons, histoires de renaissances… Laissez-moi vous raconter. 

Il y a eu d’abord cette jeune marcheuse, qui, dès la sortie de Navarrenx, s’était effondrée en larmes. J’étais allé lui demander pourquoi ces pleurs. « C’est de joie », me dit-elle, « c’est la beauté de la nature, elle est en train de me laver intérieurement de toute la misère de ma vie ! ».

Je pense aussi à Sylvie, handicapée moteur, en fauteuil roulant, qui, dès le premier jour, a tenu à se lever et à faire quelques pas, ses collègues, lui donnant le bras tour à tour, l’encourageant. Je les revois encore, le soir, à l’arrivée, l’applaudissant à tout rompre lorsqu’elle parvint à l’étape après mille souffrances. Depuis ce jour, Sylvie n’a jamais cessé de réapprendre à marcher. Plusieurs fois par an, elle retrouvait ses collègues marcheurs. Ensemble ils parcouraient la Provence, les Calanques, le Luberon, les rives du Rhône… Et chaque année, nous la retrouvions  transformée, sa démarche s’affinait, ses mouvements devenaient plus fluides. Cet été, sur le Chemin, c’est elle qui ouvrait la voie, donnant l’élan ; elle devant et nous derrière !

L’image de Cédric me revient aussi en mémoire. Il y a plusieurs années, il a dérapé : premiers verres puis premiers pétards, cannabis puis drogues de synthèse. Un jour, il a quitté les siens et rompu totalement avec sa famille. Arrivé à Marseille, il a fréquenté les autres « allumés » de la rue, passant ses journées à s’approvisionner. Puis ce furent les drogues dures, mélangées à l’alcool. Quand je l’ai rencontré, il avait quitté la rue, rejoint les marcheurs et, doucement, avait remonté la pente, renonçant à ses addictions. Le grand air, la nature avaient agi comme un baume sur ses plaies.

Cédric pensait souvent à sa famille, à son foyer, à ces années avant la chute. Il aurait tellement aimé les retrouver, mais il avait trop honte de rentrer chez lui. Comment échapper aux reproches ? 

Un jour, un collègue lui prête un portable : « Vas-y mon gars, appelle chez toi ! ». Il retrouve le numéro de sa sœur. A l’autre bout du fil, des cris de joie :« C’est toi Cédric ? Reviens vite, on est tellement contents! » La famille jubile. Les siens attendent dans la hâte son retour. Le frère que l’on croyait mort est vivant, le fils que l’on croyait perdu est retrouvé. Cédric est rayonnant.  

Nos journées n’ont été qu’une succession de signes, de clins d’œil de la Providence, de réponses précises à des prières…. Au pied de Roncevaux, nous nous étions donnés rendez-vous à l’endroit le plus élevé de la montagne. Chacun montait à son rythme et les arrivées s’échelonnaient. Les premiers du groupe arrivèrent en compagnie d’un australien. L’homme était en détresse dans la montée ; il charriait un sac énorme de 18 kilos. Incapable de grimper, nos gars s’étaient portés à son secours. Arrivé au sommet, l’homme prend une décision : il vide son sac et se sépare de toutes ses affaires inutiles : couverture, pulls de rechange, paires de chaussures en double… Il  dépose tout sur le sol. 

Sur ses entrefaites arrive Stéphane, la mine déconfite, boitillant. « J’arrête » nous dit-il « Je ne vais pas plus loin !».  Dans la montée, ses chaussures, usées jusqu’à la corde, s’étaient déchirées en mille morceaux. Lorsqu’il passe devant le monticule de vêtements au sol, l’Australien lui lance, rigolard « Si tu les veux, les godasses, elles sont à toi ! ». Stéphane croit d’abord à une blague puis il s’approche, passe les rangers à son pied. Exactement sa taille ! Décidément, nos anges gardiens ne nous laissent jamais tomber ! Arrivant au gite, le soir, nous sommes rendus à la chapelle ; Alexandre a sorti sa guitare et nous avons chanté et rendu grâce. 

Que d’histoires à raconter ! Pachi avait rejoint les « Marcheurs de l’Espérance » depuis peu de temps. Le garçon trainait un peu ses guêtres dans le groupe, manquant de confiance en lui,  insensible aux choses qui l’entouraient. Un jour, Alexandre lui remit une petite caméra : « Filme ce que tu veux pendant la marche ». Les débuts furent décevants : Pachi faisait un peu n’importe quoi. Il restait au raz du sol, filmait ses pieds… Progressivement, cependant, l’objet l’amenait à se décentrer, à promener son regard à l’extérieur. Petit à petit, la nature lui apparut comme un vrai spectacle, dont il voulut saisir toutes les scènes et il se mit à filmer avec passion : la brume du matin dans la vallée, un arc-en-ciel, une cascade qui jaillit… Il s’étonnait : « Comment ai-je pu rester aveugle devant tout ça ? »

Lorsque nous l’avons retrouvé l’année suivante, le garçon avait développé une vraie sensibilité artistique. Il maitrisait parfaitement les techniques audiovisuelles. En peu de temps, il réalisa deux films qui furent projetés dans plusieurs salles de Marseille. Et c’est au cours d’une projection qu’il fut remarqué par un réalisateur qui lui proposa un travail de caméraman et l’a embauché. Le « bon à rien » s’était métamorphosé en technicien chevronné. 

Aujourd’hui, notre petit groupe vient d’arriver à Santiago de Compostelle. Les gars et les filles rayonnent d’une joie profonde, comme transfigurés. Ce soir, nous participons à l’eucharistie. Il y a quelques années, ils étaient peu nombreux aux célébrations. Cette année, ils étaient tous là, chaque soir. Je les observe : Kamel, Lydie, Pierrette, Momo, Victor… hommes nouveaux, femmes nouvelles.  Ils sont recueillis. Dans quelques heures, on va se quitter. Ce sera difficile, mais je suis confiant. Ils ne sont plus seuls à présent. Ils vont continuer à sillonner ensemble les sentiers de Provence mais surtout, plus rien ne sera comme avant. Ils portent en eux un feu qui ne s’éteindra pas. D’autres, à leur contact, vont se mettre en chemin *. Ultreia !

Michel GOUT
Témoignage du père Ludovic de Lander

* Les marcheurs de Marseille ont fait des émules. Déjà, à leur suite, plus d’une dizaine de groupes de marcheurs en précarité se sont créés en France.

* Plus de 80% de tous les participants aux Marches de l’Espérance ont quitté définitivement la rue, beaucoup d’entre eux ont maintenant un travail régulier. 

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