« Sur la route de Compostelle»

Un film plein d’humanité qui fait écho en chacun de nous dans l’émotion et la sympathie.
La vérité profonde des images, la richesse du montage et l’accompagnement subtil de la musique font de ce film un chef d’œuvre.
Ce film nous invite à un autre regard sur ce chemin que nous avons parcouru les uns et les autres, ou que nous projetons d’accomplir.
La richesse de ce long documentaire nous invite à une lecture à plusieurs niveaux, pour dégager largement le message que nous livrent Noël Smyth et Fergus Grady, ces deux jeunes réalisateurs néo-zélandais.

« La bonne direction, c’est celle qui vous permet de continuer à marcher ! » Ce préambule qui s’affiche à nos yeux, donne le ton et est complété par les propos du « prêtre-religieux »; celui-ci donne le sens et la motivation de la marche : Où allons-nous et pourquoi nous nous mettons en chemin ? Ce chemin est comme le chemin de la Vie, avec ses hauts et ses bas, ses montées et ses descentes. Il est chemin de vie.
Il faut regarder les 1ères images de ces marcheurs qui déambulent en file « indienne » – ombres sur le mur de maisons aux pierres sèches et aux portes closes –, et les mettre en lien avec celles de la dernière séquence ; ils arrivent de tous les chemins, dans un paysage luxuriant, les uns à côté des autres et se dirigent vers le but qu’ils s’étaient fixé : Santiago ! Ils sont partis vers une destination lointaine que nous montrent ces magnifiques « premiers plans », large horizon au soleil levant ; et ils retrouveront cette place de Santiago inondée de soleil et d’amitié dans les embrassades. Que s’est -il passé ?
Cette longue marche se décline en trois étapes comme le dira l’un de nos marcheurs : celle de l’épreuve, celle de l’intériorité et celle du spirituel. Elle est connaissance de soi et de ses capacités physiques, elle est période de recherche dans la rencontre avec les autres (il est difficile d’en faire l’économie) – ceux qui marchent à côté de moi, et elle est ce temps d’élévation pour trouver un sens au chemin qu’il me reste à vivre.
Cette longue marche est insérée dans un espace, dans un pays d’aujourd’hui ; situé sur ce globe que fait tourner Cheryl. Nous marchons dans un monde réel – pas dans le virtuel -, pas à pas – non pas comme ces touristes en jeep – ; C’est une marche dans la vie où l’on côtoie la végétation, les animaux, les enfants sur le toit, les travailleurs dans les champs, l’accompagnatrice de ce vieil homme, les musiciens sur le chemin, en auberge ou place publique. C’est une marche de la vie.

Le film nous invite à un autre regard, à travers celui de ces 6 marcheurs, pèlerins qui prennent visage à nos yeux. Ils sont venus faire ce chemin et vivre une page de leur vie. Nous sommes invités à nous reconnaître en chacun d’eux. Ils sont l’un de nous, tout comme nous. Et nous pouvons être tour à tour, ou tous à la fois ; Sue, Julie, Terry, Mark, Claude ou Cheryl. Leur histoire de vie et les motivations nous font écho et nous émeuvent : Ils sont dans la rupture, la souffrance, l’isolement, le vieillissement, le deuil…des étapes à franchir.
Comment ne pas être séduit par la 1ère image du film : Ce visage marqué de Sue, ce visage qu’elle cache dans ses mains déformées, … mais ce visage inondé de joie qui arrive sur la place de Santiago et qui enlace ses compagnons de marche. Elle l’a fait ; elle est allée jusqu’au bout, avec les autres et grâce aux autres.
Nous découvrons les autres pèlerins tout au long du chemin : Ils se livrent tour à tour dans la première partie du film, avec pudeur et empathie. Comment ne pas être sensible à l’histoire de Julie qui nous raconte son deuil, lorsque la caméra – dans un long travelling d’accompagnement – suit sa main « baguée » le long de la rampe de protection, puis se retournant, la place le dos à un fils de fer barbelé, … Chaque présentation du pèlerin est d’une émouvante sincérité. La 2ème partie du film nous invite à la rencontre et au partage : chemin faisant ou lors d’une pause, chacun raconte sa vie ; et ce temps devient soutien et écoute. Comment ne pas oublier ce passage où Claude retourne sur ses pas pour venir au secours de Sue restée sur le bord du chemin, pour l’entourer de ses bras avec tendresse et la remettre en chemin.
Ce chemin où nous sommes comme des escargots ou limaces, tous petits dans un monde qui nous écrase. C’est le sens de ces quelques plans aériens au milieu du film, qui montrent les pèlerins tout petits dans cette grande ligne droite qui monte vers le haut de l’écran ; mais ils sont sur le chemin et non pas sur cette route goudronnée en parallèle. Ce chemin est dur et la marche se fait commune ; ainsi, ce pèlerinage prend un tout autre sens : il crée un lien au cœur de nos solitudes, car c’est ensemble qu’il faut arriver. C’est un peu l’image pris sur le vif des cyclistes en tandem, qui dépassent Terry et son gendre Mark, reliés dans la décision et l’effort de cette marche La dernière image que nous avons des pèlerins donne ce sens profond : ils sont sur la place de Santiago et ils sont assis au pied des piliers de la galerie en arcades. Le chemin les a reliés.

Un troisième niveau de lecture peut prendre tout son sens dans une référence à la bible. Nous sommes faits de terre et d’eau. C’est la première image de Sue marchant sur ce chemin boueux qui nous renvoie à la dernière image devant la mer démontée. L’eau est présente tout au long du film, elle est symbole de vie : Cette eau de pluie, cette eau qui désaltère, cette eau qui régénère. Dieu est ainsi présent (Osée 6.3). Avec ce verre d’eau donné à Sue dès le début du film, comment ne pas penser à Jésus au puits de Samarie : Il nous donne une eau qui renouvelle.
La bible est en référence permanente, en particulier dans les références symboliques du chiffre 40 (du temps pascal) et du chiffre 6 des pèlerins (les jours de la création) : Dans la 1ère partie, les pèlerins sont comme Abraham et les pères partant pour une terre nouvelle, lointaine, vers un horizon au soleil levant. La 2ème partie est chemin d’exode et d’exil, où l’on cherche son chemin (malgré le nombre important de flèches jaunes qui le balisent) ; chemin où l’on cherche les signes qui nous parlent et nous invitent (comme l’eau au rocher de l’Horeb au désert). Ces signes sont « chien » pour Mark, « pierre-cœur » pour Julie … Nous avons besoin de ces appels pour avancer. Dans la 3ème partie, la marche se fait « résurrection », en commençant par cette marche dans un jardin d’Eden (parmi arbres, fleurs et animaux !), ou par ce « chapelet » autour du cou de Julie ; il trouve son point culminant à la Cruz de Ferro, image d’un nouvel arbre de vie qui nous transforme : nouvelle alliance, symbolisée par cette alliance déposée par Sue (dans une magnifique image !). Ce chemin se termine à Santiago « nouvelle Jérusalem », espace de partage et de joie dans la lumière et la musique. La vraie liturgie n’est pas dans une maison de pierres, elle est sur la place publique.

Au delà du chemin parcouru, l’épilogue que nous proposent les réalisateurs est la vraie signature de leur œuvre : Contemplons les superbes images de Julie face à la mer déchainée qui jette les cendres de ses êtres chers. Elle est comme ce phare qui se dresse face à l’océan sur cette côte déchirée ; elle est face à l’inconnu qui l’attend, mais elle est aussi, comme ce phare qui guide dans la tourmente. Comment témoigner de cette aventure salvatrice que chacun peut réaliser sur « la route de Compostelle » ?

André CASSERON

Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Voir et lire